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Nature en ville : un amour qui grandit depuis des siècles

Densification, pollution, crises sanitaires, 57% des citadins rêvent de quitter la ville pour se rapprocher de la nature. Et si c’était la nature qui venait à eux ? À travers les siècles, les acteurs de la ville ont cherché à répondre à ce besoin profond, et l’évolution de leurs approches nous en apprend beaucoup sur la ville durable d’aujourd’hui, et de demain. Petite histoire de la nature en ville.

Il faut verdir la ville ! Cet impératif a rarement autant occupé le débat public dans l’histoire de France. Végétalisation, agriculture urbaine, architecture durable, les questionnements autour de la nature en ville concentrent les énergies pour relever les défis de l’urbanisation massive – et la pression qu’elle fait peser sur les écosystèmes.

Mais Rome ne s’est pas faite en un jour : l’histoire de l’urbanisation est aussi celle de la végétalisation des villes, tantôt minérales et étouffantes, tantôt percées de parcs et de jardins. Une chose est certaine : l’amour des citadins pour la nature n’a fait que grandir à travers le temps, et dessine aujourd’hui la possibilité d’une véritable ville-nature.

La nature en ville, décor de prestige du pouvoir royal

L’histoire commence à la fin du XVIe siècle et durant tout le XVIIe, quand le roi quitte son itinérance pour s’installer en ville, et avec lui les élites administratives qui exigent un habitat à la hauteur de leur prestige social. Cherchant à recréer les résidences nobiliaires de campagne avec leurs domaines richement arborés, l’embellissement des lieux de pouvoir par la nature devient une priorité de l’urbanisme classique.

Au fil des années, le végétal est introduit en ville, mais en tant que décor de prestige réminescent des demeures seigneuriales. Si l’on cherche une harmonie, c’est plutôt l’harmonie des formes et des lignes à travers de grands « jardins à la française » dont l’aménagement n’a rien de commun avec les dispositifs végétaux naturels, mais qui rivalisent d’ingéniosité. Les architectes accordent ainsi un soin tout particulier à ces espaces végétaux urbains qui font la renommée de grandes figures comme André Le Nôtre, jardinier du roi Louis XIV, qui dessina les jardins du château de Versailles et de Vaux-le-Vicomte.

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Végétaliser la ville, oui, mais pour soigner ses habitants

La perception de la nature en ville change au cours du XVIIe siècle : en plus de ses vertus pour l’embellissement urbain, le végétal se voit valorisé pour ses vertus thérapeutiques. Face aux effets délétères de la croissance urbaine sur la santé de ses sujets, le pouvoir royal s’inquiète, et le discours médical plébiscite alors la vitalité des campagnes et leur bon air.

Sensibles aux discours hygiénistes, les médecins veulent prescrire des promenades régulières dans la nature pour garder la santé, mais cela pose un défi : où les citadins peuvent-ils bien se mettre au vert ? Les urbanistes vont ainsi créer des promenades végétalisées au cœur même de la ville, des percées favorables à la respiration des citadins et la circulation de l’air, très importante selon les médecins de l’époque qui estiment que la transmission des maladies se fait par le biais d’un air stagnant, et donc vicié.

Pour la santé de tous, on veut concevoir des espaces végétalisés accessibles au plus grand nombre. Pendant que le Baron Haussmann trace de grandes avenues dans la capitale, Adolphe Alphand la végétalise, fort de sa découverte des grands parcs londoniens et convaincu des bienfaits qu’ils apporteraient dans un Paris dont les quartiers très denses sont propices aux épidémies, comme celle de choléra en 1832. De 1853 à 1869, Paris se dote alors de 24 squares destinés au “délassement quotidien” auxquels s’ajoutent les 5 grands parcs nouvellement créés ou remis en valeur (Tuileries, Luxembourg, Montsouris, Buttes-Chaumont, Monceau).

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Esthétiquement, la vision traditionnelle du jardin à la française est remise en cause par une approche nouvelle avec des espaces verts plus fonctionnels, privilégiant l’apport d’une verdure abondante au jardin minutieusement paysagé. À Lyon, dans l’entre-deux-guerres, les architectes Tony Garnier et Le Corbusier prônent un verdissement massif et indifférencié des villes, dans le cadre d’une politique sociale visant à améliorer les conditions de vie des classes populaires.

À ce stade, les espaces verts deviennent un fondement essentiel des normes d’urbanisme moderne indispensable au bien-être humain. Mais qui se soucie alors du bien-être de la nature elle-même ?

L’écologie urbaine : vers une ville qui prend soin de la nature

La révolution urbaine fait prendre à la végétalisation des villes une tout autre importance : en 2050, sept personnes sur dix vivront dans les villes, selon un rapport des Nations unies. Avec les années 2000, la prise de conscience de la crise environnementale et l’expérience des désordres climatiques et sanitaires en milieu urbain (canicules, pics de pollutions, ou même crues urbaines comme à Paris en 1910…), les arguments écologistes prennent un relief nouveau : et si c’était aux villes de prendre soin de la nature ? 

Ce réveil accélère la dynamique de végétalisation de la ville, cette fois-ci dans le cadre de services écosystémiques, c’est-à-dire les bénéfices que les humains retirent d’une harmonie avec des écosystèmes naturels, par exemple la réduction du bruit, une meilleure gestion des eaux, une amélioration de la qualité de l’air, l’isolation thermique et, bien sûr, la qualité de vie. Malheureusement, les villes sont désormais si denses que le foncier est rare et disputé, ce qui entrave gravement la création de nouveaux espaces verts. Dès lors, les acteurs de la ville doivent innover et inventer une nouvelle architecture durable : végétaliser le bâti, investir les interstices de la ville, utiliser des matériaux d’origine végétale, concevoir des bâtiments en harmonie avec le vivant, etc.

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Ce qui est remis en cause, c’est de penser séparément la nature et le bâti : des architectes comme Stefano Boeri, cherchent ainsi « la possibilité de trouver une nouvelle relation entre le vivant et l’architecture ». Avec son célèbre projet Bosco Verticale, il explique « vouloir développer une architecture de nouvelle génération qui utilise les arbres, les plantes et les arbustes de façon structurelle dans la composition du bâtiment, c’est-à-dire que les arbres en soient une composante essentielle ». Avec des projets comme Seconde Nature à Marseille, tout est pensé dans une « logique de valorisation de l’environnement naturel, avec un terrain laissé à 60% en espace vert » explique Pierre Bernardini, directeur régional d’OGIC Méditerranée : « Notre but est d’aller vers une symbiose entre nature et architecture ».

Par la loi dite de Grenelle II (2010) puis la loi pour la reconquête de la biodiversité (2016), le Parlement a posé des cadres pour favoriser la réintroduction de la nature en ville, et les initiatives se multiplient sur tout le territoire, portées par des collectivités qui investissent de plus en plus pour faire naître des villes durables, avec les efforts importants de villes comme Angers, Nantes, Metz, Amiens et Lyon, classées comme villes les plus vertes par l’Observatoire des villes vertes (créé par l’Unep et Hortis, organisations rassemblant les responsables d’espaces nature en ville).

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D’une action concentrée sur la végétalisation du bâti municipal, les collectivités deviennent de véritables opératrices de végétalisation urbaine qui s’adressent à tous les acteurs de la ville ainsi qu’aux citoyens : permis de végétaliser, distribution gratuite de graines et semis, structures municipales ou associatives subventionnées pour accompagner les particuliers qui veulent contribuer à la végétalisation urbaine… les initiatives sont nombreuses ! Un exemple à Paris où la municipalité a initié, dès 2005, une politique de création de toitures-terrasses végétalisées sur les équipements publics avant de franchir un cap, en 2016, avec l’obligation de végétaliser les toitures d’une surface supérieure à 100 m2, et pour toute surface supérieure à 500 m2, l’utilisation d’un substrat devant permettre « de reproduire au mieux les qualités des sols naturels ou permettre l’installation d’une agriculture urbaine en toiture ».

Crédit image : Promenades parisiennes (Gallica)