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Ophélie Damblé : « Végétalisons la ville pour ne pas la quitter ! »

Villes densifiées, villes polluées, villes… abandonnées ? De plus en plus d’urbains déclarent vouloir partir dans les campagnes pour renouer avec la nature. Pour Ophélie Damblé, auteure du Manifeste pratique de végétalisation urbaine, ce n’est pas une fatalité : et si on changeait la ville sans la quitter ?

Raconter la ville idéale à travers le regard d’acteurs qui contribuent déjà à la réinventer, c’est l’objet de nos entretiens « Nature de Ville ». Biodiversité, urbanisme, mixité : nous donnons la parole à celles et ceux qui pensent ou conçoivent la ville de demain dès aujourd’hui.

En 2019, près de 60% des urbains souhaitaient quitter la ville, selon un sondage IFOP. Après deux confinements, il y a fort à parier que cette tendance se soit confirmée. Un désaveu des villes ? En réalité, les motifs invoqués tournent principalement autour de l’absence de nature et d’accès à des espaces verts.

Pour Ophélie Damblé, fondatrice du site Ta mère nature, la solution, c’est de faire venir la nature à soi. Après une carrière en communication, elle plaque tout pour se lancer dans l’agriculture urbaine, créée une pépinière de quartier à la Cité fertile, et donne ses conseils pratiques dans des vidéos ludiques et concrètes sur YouTube. Sa devise ? « Plantez-vous ! ».

Rencontre avec Ophélie Damblé, agricultrice urbaine et fondatrice de Ta mère Nature

Végétaliser la ville, pourquoi c’est crucial selon vous ?

Ophélie Damblé. Pour ne pas la quitter ! On parle beaucoup d’exode urbain aujourd’hui et, pour moi qui viens de la campagne, je ne trouve pas que ce soit une mauvaise chose.

Mais quand j’entends des gens me dirent qu’ils veulent partir parce que c’est devenu insupportable, j’ai envie de tracer un autre chemin : ne pas quitter le navire et rester pour contribuer à son amélioration. Ne pas se poser en victime de la situation, mais en prendre acte et rentrer dans un changement. Quand je suis partie me former à l’agriculture en retournant à la campagne, j’ai réalisé combien la ville me manquait. Il y a tellement d’enjeux passionnants en milieu urbain !

À quoi sert cette végétalisation et pourquoi c’est urgent ?

Ophélie Damblé. Il y a tant de raisons. Voici les principales, selon moi :

  • Combattre la pollution, bien sûr, un enjeu d’autant plus crucial que ce sont les enfants qui en pâtissent le plus parce que les particules fines se concentrent au ras du sol.
  • Lutter contre les ilots de chaleur, car l’effet de serre en ville est décuplé. Je pense à tous ces gens qui vivent en cité où il y a malheureusement très peu de parcs et de zones vertes, alors que nous n’avons jamais eu autant besoin de lutter contre cette chaleur.
  • Favoriser l’autonomie alimentaire, une question qui s’est retrouvée sous les projecteurs pendant le premier confinement : nos villes sont très peu résilientes aux pénuries alimentaires. La végétalisation peut contribuer à répondre à ce problème bien que ce cela reste une niche en raison des quantités, et que le but n’est certainement pas de remplacer le métier d’agriculteur traditionnel. Néanmoins, nous pourrions reprendre la production de certaines choses, comme ces gens qui s’emparent de parkings pour faire pousser des champignons ou des endives. Beaucoup d’espaces peuvent être réimaginés pour être productifs en termes d’alimentation !
  • Réapprendre le fonctionnement de la nature : la végétalisation a un intérêt pédagogique. Si l’on veut qu’un enfant prenne les bonnes habitudes alimentaires, c’est crucial. Pour lui donner le gout des tomates, quoi de mieux que de lui faire comprendre comment elles poussent ? Ce n’est pas normal de ne pas savoir subvenir à notre besoin le plus primaire, celui de manger. La force de la végétalisation urbaine se trouve donc aussi dans la transmission d’un savoir-faire que l’on a oublié.
  • Pour créer du lien social : les plantes ont un vrai pouvoir magique, celui de faire se parler les gens entre eux ! Et ce même quand ils ne viennent pas forcément des mêmes classes sociales. Je le vois particulièrement quand je fais ma « Green Guerilla » dans l’espace public : on se met à discuter avec n’importe qui, de la petite mamie au vendeur du coin en passant par le cadre supérieur qui aime bien jardiner le dimanche.
  • Pour se soigner : plus besoin de démontrer les vertus thérapeutiques de planter des végétaux devant un hôpital par exemple. Cela mobilise nos sens, que ce soit la vue ou le toucher, le fait de les regarder simplement ou de se mettre les mains dans la terre – c’est très thérapeutique.

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Contrairement aux idées reçues, la biodiversité est toujours présente en ville. Vous écrivez notamment sur les « mauvaises herbes » qui poussent dans nos rues.

Ophélie Damblé. De plus en plus, nous entendons le mot « biodiversité » et nous imaginons tout de suite la campagne avec ses herbes folles. Mais il s’agit souvent du fantasme de la campagne : en réalité, celle-ci est souvent monoculture et le paysage rural est parfois bien plus lisse que ne le rêvent les urbains. Par opposition à cette idéalisation, il faut rappeler qu’en ville, il y a aussi une biodiversité, notamment au niveau des espèces, car on y utilise moins de pesticides qu’en milieu rural. Malheureusement, tout cela est tellement noyé dans une masse de béton, d’immeubles et de boutiques que l’on y porte moins attention. Sans parler de la pollution.

Lors de ma reconversion, j’ai notamment appris à désherber et c’est cette activité qui m’a permis d’aiguiser mon regard : sans connaissances particulières, nous ne voyons qu’une masse de végétaux là où il y a en réalité une grande diversité de plantes. Désormais, je prête plus attention aux fissures par lesquelles des plantes se frayent un chemin en ville. Mon travail consiste aujourd’hui à essayer de faire changer le regard des gens : beaucoup pensent être totalement déconnectés de la nature et rêvent de quitter la ville, alors qu’ils devraient parfois simplement sortir dans la rue et observer plus attentivement leur environnement.

À l’échelle de l’individu, comment peut-on vraiment faire la différence en ville ?

Ophélie Damblé. Nous pouvons tous agir en partant de ce qui nous fait plaisir ! Pour moi, c’est ça la vraie discipline : veiller à toujours trouver un plaisir à faire ces choses, et ne pas chercher à se mettre toute la pression du monde sur les épaules. Il n’y a rien de pire pour rester paralysé.

Partez de vous-même, dites-vous : « Qu’est-ce que j’aime faire ? ». Nous vivons dans un monde ponctué d’injonctions, et plus encore dans le milieu écologiste. C’est pour cette raison que j’essaye dans mes divers contenus de toujours ramener une forme ludique et de voir les choses comme un plaisir, une joie très enfantine et un plaisir constant de renouer avec le vivant.

Pour la suite, vous verrez bien ! Commencez chez vous puis portez ensuite votre action dans la cage de votre immeuble, puis dans votre rue. Et pourquoi pas plus loin ?

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Comment vaincre le préjugé très courant de ne « pas avoir la main verte » ?

Ophélie Damblé. Il faut accepter que les premières expériences soient peu concluantes voire des échecs : pourquoi s’arrêter au premier échec en jardinage alors que l’on ne le ferait pas dans sa vie sentimentale ? Ne perdez pas espoir au premier cactus que vous faites mourir, au contraire, et c’est là tout le principe : plantez-vous ! Acceptez que vous ne contrôlez pas la nature. Il faut y voir une sorte de légèreté, passer outre et déconstruire ce syndrome du bon élève. Le jardinage, c’est aussi la voie pour retrouver un peu d’humilité par rapport à la nature.

Jardiner, c’est aussi faire confiance à son instinct. Les plantes sont des êtres très sensibles et si nous prenons le temps de bien les observer, ce que nous faisons bien trop rarement, nous nous rendons compte que les plantes nous donnent beaucoup d’indices sur la manière de prendre soin d’elles. C’est un des préceptes de la permaculture : prendre un temps d’observation avant de se lancer dans l’aménagement d’un jardin. Si l’on commence par prendre la boussole de son téléphone pour comprendre l’exposition, on pourra déterminer si l’on peut faire pousser des tomates par exemple.

Par où commencer ? Beaucoup de citadins ont juste une petite fenêtre ou un balcon, est-ce suffisant ?

Ophélie Damblé. Pour démarrer, l’idéal ce sont les graines germées que l’on a peu de chance de rater, et qui sont destinées à être mangées rapidement. Une graine peut germer en seulement trois jours, ce qui crée des expériences très ludiques – à réaliser également avec des enfants. Même en tant qu’adulte, je m’émerveille à chaque fois que je vois une graine germer, je trouve cela miraculeux alors qu’il s’agit de mon métier.

 

Je trouve également l’expérience du composteur très puissante. À l’origine, je me suis lancée là-dedans pour réduire mes déchets, mais au final, cela m’a fait prendre conscience du cycle de la vie. Je suis toujours émerveillée de la voir sous mon nez tous les jours et de réaliser à quel point le vivant, les micro-organismes, les vers de terre, nous rendent service – et combien ils sont fragiles ! Ce n’est pas évident de garder un composteur équilibré entre carbone et azote.

Comment se rendre utile à la biodiversité en ville ? Notamment aux abeilles et aux oiseaux, en particulier pendant l’hiver.

Ophélie Damblé. Il y a plein de moyens de se rendre utile ! En tant que citadins, nous pouvons mettre en place plein de choses :  créer de petits hôtels pour les insectes, faire pousser le plus de plantes possibles et de préférence des plantes mellifères pour nourrir ces insectes pollinisateurs. C’est bien d’installer des ruches sur les toits, mais s’il n’y a pas de nourriture à proximité, elles seront fragilisées.

Dans la construction, ce qui manque, c’est le vide ! Il y a de moins en moins de zones de friche en ville, or ce sont les rares zones où on laisse la nature s’échapper. C’est là où la ville accueille le plus la biodiversité, ce qui devient très problématique, car ces espaces sont de plus en plus rares alors qu’ils sont essentiels. Lorsqu’on construit des bâtiments neufs, les immeubles ne sont pas toujours conçus pour laisser des petites zones où nicher : il y a beaucoup d’animaux qui se mettent dans des trous, des fissures, des tas laissés à l’abandon, etc.

En urbanisme, on devrait vraiment faire attention à sanctuariser des zones où la nature est laissée tranquille, et où on lui fait confiance. Il est parfois même urgent de ne rien faire : la nature s’équilibre toute seule !

Vous plaidez pour une végétalisation à plusieurs échelles, et même celui de l’immeuble, du bureau et du quartier. Comment la végétalisation participe-t-elle à générer du lien social dans les villes ?

Ophélie Damblé. Il faut une forme d’impertinence pour s’emparer de lieux qui n’avaient pas prévu d’être végétalisés. Ne pas s’attendre à ce qu’un superhéros vienne nous sauver et se rendre compte de notre pouvoir en tant que citoyen. Nous avons d’ailleurs une véritable responsabilité citoyenne : s’impliquer au sein de la communauté est un véritable devoir et le jardinage est l’un des plus beaux vecteurs de lien social, il en résulte des projets vraiment magnifiques.

Vous pouvez commencer par poser un bac au pied d’un arbre, une grainothèque dans la bibliothèque de votre quartier… Nous pensons souvent que la ville est très individualiste, mais je n’en suis pas si sûre : la vie de quartier reprend la vie d’un village, où l’on discute avec des commerçants en allant chercher ses enfants à l’école. Pourquoi ne pas cultiver ces interactions avec des jardins ?

Jusqu’où peuvent aller les projets d’agriculture urbaine, et quelles sont les initiatives les plus prometteuses selon vous, en France ou ailleurs ?

Ophélie Damblé. Lorsque j’ai entamé ma reconversion professionnelle, j’ai travaillé dans différents projets d’agriculture urbaine : que ce soient des grosses startups qui installent des fermes sur les toits et développent une forme de concept déployable à l’infini, l’hydroponie, la culture en bac ou des modèles associatifs. Ce que j’en ai tiré, ce que l’on a beau développer une technologie incroyable, il ne faut jamais oublier qu’on s’ancre dans un micro-territoire en ville, et que chaque territoire a ses particularités.

Pour cette raison, le modèle de la startup me parle beaucoup moins que celui de l’association ou de l’entreprise qui travaille réellement avec son territoire. J’ai été formée par Pépins Production qui est une association de pépinières de quartier, et c’est devenu mon métier. Ils intègrent beaucoup les gens du quartier, en les invitant aux divers ateliers. Les ventes se font ensuite en micro-local, en circuit très court – et ils s’adaptent vraiment au micro-territoire, que ce soit sur les canaux de distribution ou les plantes.

« Ne perdez pas espoir au premier cactus que vous faites mourir, au contraire, et c’est là tout le principe : plantez-vous ! Acceptez que vous ne contrôlez pas la nature ».

Ophélie Damblé

Comment architectes et promoteurs peuvent-ils contribuer à encourager cette végétalisation urbaine ? Par exemple d’intégrer des potagers partagés à même les projets urbains.

Ophélie Damblé. Créer des rencontres entre les acteurs de la ville et des spécialistes de la biodiversité est fondamental pour prendre conscience de nos enjeux mutuels ! Lorsque l’on parle de micro-territoire, on parle aussi d’espèces particulières d’oiseaux ou d’insectes – analyser la faune et la flore présentes sur un lieu, c’est un véritable métier. Le but est donc de penser, dès la conception, à créer des niches de protection.

Ajouter du vert sur un dessin ne suffit pas, il faut du dialogue avec les nouveaux corps de métiers et de vraies connaissances sur la botanique et la biodiversité de tout le vivant, y compris l’humain !

Le Manifeste Pratique de Végétalisation Urbaine est disponible aux éditions Solar.