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« La ville dense et concentrée appartient au passé »

Longtemps considéré comme la clé de voûte d’une urbanisation plus intelligente, le solutionnisme technologique a fait long feu. Désormais, le futur des villes s’écrit résolument autour des dimensions environnementale et humaine. Avec la frugalité en ligne de mire, Philippe Bihouix, spécialiste du low tech, défend une vision de la ville aux antipodes de la smart city.

Raconter la ville rêvée à travers le regard d’acteurs qui contribuent déjà à la réinventer, c’est l’objet de nos entretiens « Nature de Ville ». Réhabilitation, technologies, art, biodiversité, mixité : nous donnons la parole à ceux qui pensent ou conçoivent la ville de demain.

Plus de la moitié de l’humanité vit dans un centre urbain. Face à cette urbanisation, les villes durables et résilientes sont vitales. Comment construire des villes plus vertes et économes en ressources ? Qu’est-ce qu’une ville bas carbone ? Quelles sont les solutions pour bâtir des villes plus résilientes et comment le secteur du bâtiment peut-il y contribuer ?

Face à ces questions, Philippe Bihouix, auteur notamment du livre « L’Age des Low Tech : vers une civilisation techniquement soutenable » et directeur général adjoint de l’AREP, interpelle. Il dénonce la course à l’innovation et prône entre autres la réhabilitation des bâtiments existants. La dimension environnementale est primordiale dans son travail. Pour lui, les solutions doivent tendre vers la sobriété, le bas carbone, l’économie de matières et le respect de la biodiversité.

En quoi consiste le low tech, auquel vous avez consacré un ouvrage ?

Philippe Bihouix. Pour moi, le low tech, qu’on pourrait traduire par technologie sobre et résiliente, est avant tout une démarche, qui doit s’appliquer très tôt, dès l’expression des besoins, alors que le projet est encore en phase de réflexion chez le maître d’ouvrage ou en phase de programmation. Il y a trois points importants avec cette approche.

La première étape est de définir son besoin en adoptant au départ une démarche de frugalité ou de sobriété. Il faut le faire à la fois lors de l’expression des attentes en se demandant, par exemple, « De combien de mètres carrés ai-je besoin ? » mais aussi en réfléchissant à l’utilisation en aval du bâtiment.

L’écoconception prend, ensuite, le relais. Comment remplir au mieux les besoins ? Quels matériaux ? Quelles possibilités de réemploi ? Comment minimiser les déchets ? Comment préférer la réhabilitation au neuf, etc.

Enfin, il y a la question du « comment » : comment je construis et comment j’exploite mon ouvrage. Cette dimension est essentielle, car elle suppose de se positionner sur la dimension technologique versus la dimension humaine. Dans un bâtiment, cela peut signifier, par exemple, choisir entre l’installation de capteurs automatiques pour l’entretien des systèmes et l’appel à un gardien s’en occupant directement.

Que pensez-vous des initiatives du secteur de la construction pour réduire son impact environnemental ?

Philippe Bihouix. Il y a de nombreuses initiatives, de nombreux labels, qui embarquent les questions autour de l’économie d’énergie (nouveaux matériaux, meilleurs isolants…) ou de la production d’énergie renouvelable (panneaux solaires surtout). Malheureusement, comme dans bien d’autres secteurs, il me semble que les promesses d’un monde plus « vert » restent largement surestimées : elles n’embarquent pas encore l’ensemble des projets, ni de la profession, qui flirte encore parfois avec le greenwashing.

Surtout, de manière plus fondamentale, je ne crois pas à l’efficacité de la course en avant technologique et au miracle des smart buildings. On y mobilise des ressources rares et difficilement recyclables ; les bénéfices ne sont toujours pas franchement avérés ; il y a souvent de l’effet rebond (une plus grande efficacité engendre des besoins accrus) ; la prise en main par les utilisateurs et la maintenance restent complexes… Bref, on ne peut pas se contenter d’une montée en gamme technologique, il faut remonter à la racine en construisant moins mais mieux !

Construire mieux, ça ressemblerait à quoi ?

Philippe Bihouix. Aujourd’hui, tout le monde s’accorde à dire que le rythme auquel on transforme les terres agricoles ou les sites naturels en terrains constructibles est insoutenable. Il faut donc privilégier absolument la réutilisation de l’existant, la récupération de friches industrielles ou commerciales, et s’orienter toujours plus vers la réhabilitation.

La France dispose d’un vaste parc immobilier, mais le taux d’inoccupation est élevé. Il me semble qu’il serait souhaitable de chercher avant tout à intensifier l’usage du bâti existant. Au-delà des innovations technologiques, c’est l’innovation dans nos façons d’occuper les lieux qui doit prévaloir. L’habitat partagé ou les fonctions multiples, par exemple, constituent des pistes intéressantes pour réduire l’empreinte environnementale. Je crois aussi beaucoup aux bâtiments évolutifs. En étant capables de s’adapter à un tissu économique et commercial qui sera amené à évoluer avec les besoins de transition et de relocalisation partielle, ces bâtiments sont sans doute plus durables.

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Pensez-vous que la ville bas carbone soit à portée de main ?

Philippe Bihouix. La ville bas carbone, c’est un peu comme la smart city : tout le monde en parle mais personne ne sait vraiment ce que c’est et chacun propose sa propre définition ! Ce qui me semble crucial, c’est que la dimension humaine ne soit pas oubliée. La ville bas carbone, ce n’est pas seulement le bâtiment, ce sont les occupants et leurs pratiques : mobilité, habitudes alimentaires, façons de consommer, trajet pour aller travailler etc. Les solutions ne peuvent donc pas être purement techniques, puisqu’il s’agit aussi de changer les pratiques. C’est un pari insensé que de croire qu’une ville bas carbone ou à impact environnemental faible puisse émerger en conservant les mêmes pratiques de consommation et le même niveau de mobilité et de confort qu’aujourd’hui. Donc la ville bas carbone, c’est avant tout de la sobriété, avant l’efficacité.

A quoi ressemble votre ville « rêvée » ?

Philippe Bihouix. Ce n’est en tout cas pas le modèle de la ville dense et concentrée comme on la connaît ! Celle-ci a pu sembler séduisante, par son attractivité et son dynamisme économique, par sa densité moins consommatrice d’espace. Mais force est de constater que la ville dense participe aussi à l’étalement urbain, par exemple à travers les zones logistiques qui doivent s’installer en périphérie pour en assurer les flux. Elle consomme également beaucoup de ressources et d’énergie, car il faut construire des équipements publics rendus nécessaires par la concentration humaine.

Je ne plaide évidemment pas pour un étalement urbain accru, mais plutôt pour une redynamisation des villes moyennes. Plus largement, je dirais que ma ville rêvée est avant tout une ville résiliente. Peut-être que la crise actuelle nous aidera à y réfléchir car, nous l’avons bien vu, la résilience ne se limite absolument pas à la question du climat.