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« Rêver la ville, c’est lui donner un esprit et une âme »

Urgence écologique, surpopulation, mutations des usages, la réinvention de l’espace urbain s’impose aujourd’hui comme une nécessité. Architectes, urbanistes, promoteurs, collectivités locales : les acteurs traditionnels de la ville s’attèlent déjà à cet immense défi. Et les artistes alors ? Cette réflexion autour de la ville rêvée, François Avril, dessinateur fasciné par les paysages urbains, l’a depuis longtemps entreprise.

Raconter la ville rêvée à travers le regard d’acteurs qui contribuent déjà à la réinventer, c’est l’objet de nos entretiens « Nature de Ville ». Réhabilitation, technologies, art, biodiversité, mixité : nous donnons la parole à ceux qui pensent ou conçoivent de la ville de demain.

« Réinventer la ville ». A mesure que nos villes se densifient et subissent les effets du réchauffement climatique, cette injonction se fait de plus en plus pressante. Pour faire advenir une nouvelle nature de ville, la (re)fabrication urbaine s’ouvre à davantage de diversité : l’appel à projets « Réinventer Paris » s’est distingué en la matière en faisant de la ville une plateforme d’innovation collaborative et multidisciplinaire. Les traditionnels acteurs de l’aménagement urbain étaient ainsi invités à s’associer avec des partenaires nouveaux, qu’il s’agisse de startups, d’associations ou d’artistes.

Un peu moins de 80 années se sont écoulées entre le film « Metropolis » de Fritz Lang et les toiles « City DNA » de Lu Xinjian. Dans cet intervalle, le motif en perpétuelle transformation qu’est l’environnement urbain n’a jamais cessé d’irriguer les œuvres de peinture, de design, de cinéma ou encore de littérature. Pour François Avril, elle est devenue une véritable obsession, l’épicentre d’un univers personnel qu’il explore dans ses œuvres depuis le début des années 1980. Tokyo, Paris, New York : François Avril ne dessine ou ne peint pas n’importe quelle ville. En fait, les villes que le dessinateur expose à travers le monde, ce ne sont pas ces métropoles familières mais des villes intérieures, imaginaires, réinventées. Sa vision de la ville rêvée.

François Avril en quelques dates clés :

  • 1961 : naissance à Paris
  • 1984 : obtention d’un diplôme de l’École nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’art (ENSAAMA) ; publication d’une première série dans Je Bouquine
  • 1989 : sortie du livre Soirs de Paris (auteur : Philippe Petit-Roulet), publié aux éditions Les Humanoïdes Associés
  • 2019 : exposition Perspectives à l’Atelier d’Estienne ; exposition Les villes utopiques au château de Beychevelle

Pourquoi la ville est-elle aussi présente dans votre travail ?

François Avril. J’ai toujours considéré la ville comme mon environnement, mon univers naturel. Je suis né à Paris dans les années 1960 et j’y ai fait mes études, au sein de l’École nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’art (Olivier de Serres). Depuis, j’ai toujours habité la ville et j’y ai aussi beaucoup voyagé. Si certains se sentent oppressés ou angoissés dans cet univers urbain, il y a quelque chose dans la géométrie des métropoles qui m’a toujours rassuré et qui continue d’inspirer mon travail.

Comment travaillez-vous ?

François Avril. Je ne dessine pas in situ ou d’après une photo, au contraire ! Je suis un grand observateur de la ville, mais je ne représente en fait aucune de celles que j’ai visitées ou habitées. Certaines formes, certaines découpes peuvent sans doute évoquer une ville plutôt qu’une autre mais ce ne sont en fait que des ambiances. Je ne dessine pas la réalité.  L’« idée », l’« esprit », voire l’« âme » d’une ville m’intéressent davantage que ce que chacun peut y observer lui-même.

Concrètement, je m’y balade, je flâne, je regarde une scène ici ou là ; puis lorsque je retourne travailler dans mon atelier, mon crayon ou mon pinceau est guidé par ma mémoire. Je dessine une impression, le souvenir de ce que j’ai vu, avec ma mémoire. Je pose des tâches, des traits, des couleurs au gré de mon envie et d’une composition que j’essaie de résoudre. Mon dessin reste très marqué par la bande dessinée, sur laquelle j’ai fait mes premières armes. Le trait noir des dessinateurs de BD est d’ailleurs présent partout dans mes œuvres.

 

Je ne dessine pas la réalité, ce qui m’intéresse, c’est l’idée de la ville.

François Avril, dessinateur

Diriez-vous que votre travail donne à voir la ville idéale ?

François Avril. Je ne sais pas si c’est une ville idéale mais c’est une ville que je compose et recompose à ma manière. Ce n’est pas forcément un espace où je m’imaginerais pouvoir vivre. Par exemple, je représente dans plusieurs de mes œuvres des fenêtres d’immeubles aussi étroites que des meurtrières. Je n’aimerais pas y habiter ! Pour moi, ces bâtiments ne sont que des compositions, et j’oublie que les gens peuvent y vivre. En revanche, il y a dans mes villes une forme de sérénité et de silence que beaucoup d’urbains jugent sans doute hautement désirable aujourd’hui. Dans mes dessins, je supprime systématiquement les voitures tandis que les habitants de la ville eux-mêmes sont assez peu présents dans mes compositions, représentés sous la forme de petites silhouettes graciles assez discrètes.

Quelle est votre expérience personnelle de la ville aujourd’hui ?

François Avril. Comme dans mes œuvres, je l’aimerais d’abord plus silencieuse et moins polluée. J’ai d’ailleurs déjà abandonné la voiture pour lui préférer le vélo. J’aime toujours la ville mais à l’instar de beaucoup d’urbains, je ressens assez l’émergence de fortes tensions en son sein. Lorsque je suis lassé de la ville, je file à la campagne. Mais très rapidement la ville me manque. Plus largement, les villes du monde entier continuent de m’inspirer : à Bruxelles, par exemple, où mon atelier est situé, j’aime la folie que l’incohérence architecturale confère à la ville ; à Dubaï, je suis fasciné par ces immeubles aux formes incroyables, qui prouvent que l’imagination des architectes n’a pas de limite. C’est une source d’inspiration proprement inépuisable.

 

J’aime la ville mais je ressens l’émergence de fortes tensions en son sein.

François Avril, dessinateur

Pensez-vous que l’art doit participer à rendre la ville plus belle ?

François Avril. C’est un sujet complexe, dont la réponse ne peut pas être simpliste. Je suis évidemment favorable à la présence accrue d’œuvres d’art dans l’espace public. Mais habiller l’espace urbain est un exercice délicat, car on touche directement à l’esthétique d’une ville, aux éléments qui la rendent reconnaissable et familière. Il faudrait donc que les œuvres d’art soient comme intégrées naturellement dans le paysage urbain, qu’elles puissent s’y fondre harmonieusement, sans le perturber, le déséquilibrer. C’est un contexte que j’ai expérimenté il y a peu lors d’une exposition dans un château. Il fallait que l’exposition de mes œuvres s’adapte à l’endroit plutôt que l’inverse, comme c’est le cas lorsque des œuvres sont données à voir dans une galerie d’art par exemple.

Vos prochains projets seront-ils aussi consacrés à la ville ?

François Avril. C’est fort possible ! Même si je dessine aujourd’hui des paysages, la ville reste mon élément. C’est notamment le cas de Paris, que j’ai déjà beaucoup dessinée. Aujourd’hui, j’ai envie de dessiner à nouveau cette ville qui est la mienne, mais d’une façon encore plus personnelle que ce que j’ai pu faire par le passé.

© François AVRIL. Tous droits réservés. Reproductions des œuvres publiées avec l’aimable autorisation de l’artiste.