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Faire advenir une « expérience de la nature » pour réconcilier la ville et le vivant

Nos villes minérales sont-elles compatibles avec le végétal ? Îlots de fraîcheur ou murs végétalisés : depuis plusieurs années, les initiatives pour verdir la ville se multiplient. Mais pour Pierre Darmet, Directeur Marketing et innovation, Les Jardins de Gally, Secrétaire-fondateur du Conseil International Biodiversité et Immobilier (CIBI), ces actions ne suffisent pas pour répondre au défi plus large de la biodiversité urbaine. Ce qu’il faut ? Un véritable changement de paradigme.

Raconter la ville rêvée à travers le regard d’acteurs qui contribuent déjà à la réinventer, c’est l’objet de nos entretiens « Nature de Ville ». Réhabilitation, technologies, art, biodiversité, mixité : nous donnons la parole à ceux qui pensent ou conçoivent de la ville de demain.

Environ 1 million d’espèces animales et végétales sont menacées d’extinction au cours des prochaines décennies. C’est ce que révèle un rapport publié le 6 mai 2019 par la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), groupe d’experts travaillant sous l’égide de l’Organisation des Nations unies (ONU). Si cette thématique fait désormais la une des médias du monde entier, le sujet n’est pas nouveau. Les Nations unies avaient déclaré 2010 « année de la biodiversité », appelant à une décennie de « changements transformateurs ». Dont acte ?

Dans ses recommandations, le rapport identifie un champ d’action prioritaire inattendu : les zones urbaines. Alors que 55% des êtres humains vivent déjà dans les villes, et qu’ils seront près de 70% en 2050 (soit 2,5 milliards de plus), on peut se demander quelle place la domination humaine pourra bien laisser au reste du vivant dans les mégalopoles de demain. Pour les acteurs de la ville et singulièrement pour le secteur de l’immobilier, la question de la « biodiversité urbaine » s’impose désormais comme une priorité.

Mais comment y parvenir ? Pierre Darmet, Directeur Marketing & Innovation, Les Jardins de Gally, et Secrétaire-fondateur du Conseil International Biodiversité et Immobilier (CIBI) porte des projets d’avenir pour relever le défi.

Le terme de « biodiversité » est de plus en plus présent dans le débat public, mais que recouvre exactement cette notion ?

Pierre Darmet. La biodiversité désigne la diversité du vivant : gènes, espèces, milieux. Large et multidimensionnel, le terme englobe les échanges, les interactions et les dynamiques à l’œuvre, c’est-à-dire un système complexe caractérisé par l’interdépendance et la variabilité, dont l’humain fait partie intégrante.

Comment définir le concept de « biodiversité urbaine », dont on parle beaucoup également ?

Pierre Darmet. La « biodiversité urbaine », c’est l’ensemble des interactions entre toutes les formes de vies occupant les zones urbanisées. On parle donc de l’ensemble des éléments vivants présents dans les habitats typiques de la ville : arbres, « espaces verts », berges, pelouses, patios, murs et murs végétalisés, jardinières, balcons etc. Les projections estimant que 70% de la population mondiale habitera la ville à l’horizon 2050, on comprend qu’il est urgent de faire du développement durable de la biodiversité urbaine une priorité.

Quels sont, selon vous, les principaux enjeux autour de la « biodiversité urbaine » ?

Pierre Darmet. L’enjeu est triple. Tout d’abord, la ville, qui s’est souvent construite par opposition à la nature, doit s’allier avec elle et réduire son empreinte écologique. Il ne s’agit pas de fantasmer un « copier / coller » de campagne en ville, mais de favoriser la reconquête de milieux et de continuités pour la faune et la flore. La ville doit aussi impérativement s’appuyer sur les services écosystémiques pour devenir résiliente et demeurer vivable : infiltration naturelle des eaux pour contrer la saturation des infrastructures grises, filtration naturelle des polluants en accompagnement de la réduction de leurs émissions à la source et création d’ilots de fraicheur face aux effets conjugués d’une minéralité excessive et du réchauffement climatique.

Enfin, s’il serait bien présomptueux de prétendre sauver la nature en développant la biodiversité urbaine, un troisième enjeu l’emporte sur tout scepticisme : créer un nouveau lien entre la majorité des habitants de la terre et le vivant, condition indispensable à notre sursaut environnemental. Il y a encore quelques années, nous étions nombreux à avoir des attaches directes avec la nature, dans nos familles. Avec la croissance exponentielle de l’urbanisation, ce lien est de plus en plus distendu, voire inexistant pour les « plus urbains » d’entre nous. Or, ce mouvement de déconnexion est particulièrement délétère, car plus on vit loin de la nature, moins on ressent le besoin de la protéger.

La biodiversité est un médiateur indispensable pour provoquer un urgent sursaut environnemental, individuel et collectif.

Pierre Darmet, Secrétaire-fondateur du Conseil International Biodiversité et Immobilier (CIBI)

Quel peut être le bénéfice d’une reconnexion à la nature ?

Pierre Darmet. Notre conviction, c’est que les interactions concrètes avec la nature ont le pouvoir de faire de la « biodiversité » une réalité sensible et indispensable à protéger pour chacun. C’est d’ailleurs tout l’objet des initiatives menées depuis des années par les Fermes de Gally, qui proposent au grand public des expériences au contact de la nature avec ses fermes pédagogiques et ses cueillettes et que Les Jardins de Gally développent au cœur des lieux de vie des citadins avec des ateliers animés par ses jardiniers, fleuristes et fruitiers. Plus largement, nous pensons que la biodiversité, si elle est pensée comme une expérience, peut s’avérer un médiateur efficace pour faire évoluer les comportements individuels en faveur du développement durable. En d’autres termes, le contact avec la biodiversité de proximité, pour les urbains, est un pas décisif vers un plus grand respect de la biodiversité de la planète. 

 

Comment les acteurs de la ville peuvent-ils se saisir de cette problématique ?

Pierre Darmet. Le constat est aujourd’hui sans appel. Dans nos villes, la biodiversité souffre depuis des années de la fragmentation des milieux sous l’effet de l’anthropisation. Le secteur de l’immobilier, et plus généralement l’ensemble des acteurs de la ville, a une responsabilité forte vis-à-vis de cette domination du minéral sur le vivant. Mais attention à sortir de la logique qui consiste à multiplier les « espaces verts » et à la gadgétisation du vert. En plus de végétaliser des interstices, il convient d’offrir à nos concitoyens des espaces ouverts au plus grand nombre. Il faut donc miser sur des solutions robustes, viables dans le temps, autrement dit vérifier le fondement scientifique et l’opérationnalité de solutions présentées comme innovantes et impérativement anticiper leur gestion à long terme. Enfin, la déconnexion de la nature appelle à un accompagnement des citoyens pour la réussite des démarches participatives. Il faut désormais faire advenir de véritables « expériences de la nature » pour les urbains.

Il faut miser sur des solutions robustes, viables dans le temps, autrement dit vérifier le fondement scientifique et l’opérationnalité de solutions présentées comme innovantes.

Pierre Darmet, Secrétaire-fondateur du Conseil International Biodiversité et Immobilier (CIBI)

Ces expériences, les acteurs de la ville doivent la créer ensemble, au cœur de l’espace commun que constituent nos zones urbaines. La création du Conseil international biodiversité et immobilier (CIBI) répond précisément à cet objectif, en encourageant le dialogue et les rencontres entre ses 80 membres. Parmi eux, on trouve des promoteurs immobiliers comme OGIC, mais aussi la Mairie de Paris, la Caisse des Dépôts, des écologues, des architectes, des jardiniers ou encore des associations de protection de la nature comme la LPO. En rassemblant cette multiplicité d’acteurs, le but du CIBI est de promouvoir les meilleures pratiques en matière de biodiversité urbaine pendant les phases de planification, de conception, d’entretien, d’occupation et de valorisation de l’environnement bâti. Concrètement, cela signifie que ces acteurs s’engagent à favoriser l’intégration de la nature à l’échelle de l’îlot bâti dans une logique de continuité écologique, et non de fragmentation et en considérant pleinement les usages. 

En quoi consiste le label BiodiverCity® lancé par le CIBI ?

Pierre Darmet. Devant la difficulté, bien réelle, d’objectiver une notion plurifactorielle et en perpétuelle évolution telle que la biodiversité, il nous fallait proposer une initiative innovante. Un indicateur unique n’est pas en mesure de répondre à cette complexité. C’est pourquoi le CIBI a lancé BiodiverCity®, le seul label qui permet de noter et d’afficher la performance des opérations immobilières vis-à-vis de leur niveau de prise en compte et de valorisation sociétale de la biodiversité. Il prend en compte plus de dimensions que les certifications en construction durable existantes telles que HQE, BREEAM® ou encore LEED®, dont il est complémentaire. D’ailleurs, Certivea et Cerway, liés à HQE sont, comme Deloitte, auditeurs indépendants du label. Nous avons également noué un partenariat avec le BRE autour du projet Biophilic Office et développons de très bons liens avec The International WELL Building Institute. 

Vous le mentionnez, il existe déjà des outils d’évaluation du bâti en matière de développement durable. Quelle est la particularité de ce label ?

Pierre Darmet. La démarche BiodiverCity® est inédite et innovante car elle intègre la question de la biodiversité et du vivant dans l’acte de construire, dans le parti architectural même : dans le programme, le projet, dans le système de management des opérations, pour la gestion et l’entretien dans le temps long. C’est donc une nouvelle relation à la nature que le label vient reconnaître. Parmi les quatre axes complémentaires qui structurent le référentiel, on trouve par exemple le concept novateur de « services écologiques » rendus aux habitants, aux usagers et aux riverains, autrement appelés aménités. Il s’agit de prendre en compte la valeur et l’ampleur des vues sur la nature, la verdure, les jardins ; les bruits et les odeurs que la nature offre ; ou encore les aspects pédagogiques ou de découverte de la biodiversité. C’est donc une véritable expérience de nature de proximité que notre label vient sanctionner, et pas seulement la présence d’un jardin au milieu des immeubles.

Les bénéfices pour les urbains sont évidents. Mais qu’en est-il pour les porteurs de projet ?

Pierre Darmet. Avec la prise de conscience des enjeux écologiques, je constate que la biodiversité émerge comme une thématique cruciale. Les attentes des citoyens sont de plus en plus pressantes. Pour les projets labellisés BiodiverCity® après audit de conformité effectué par un auditeur indépendant, c’est donc la garantie d’être identifiés comme des programmes novateurs, en capacité de mesurer et d’afficher leur prise en compte avancée de la biodiversité. Grâce au label, cette nouvelle génération de « bâtiments verts » que nous souhaitons encourager sera immédiatement repérable dans les villes. Plus largement, cette démarche contribue à l’attractivité des ensembles concernés, sinon à la valeur immatérielle d’un patrimoine immobilier. Il est plus que temps d’entrer collectivement dans l’ère de la « troisième nature », la nature urbaine.